Les galériens (extrait)

La véritable trame de l’oeuvre, c’est la condition humaine
Ce qui fait que cette oeuvre nous touche au plus profond,
c’est qu’elle reflète l’essentiel de notre nature,
de nos questions et de nos errements.

Les galériens

Les galériens

Robert Barriot a illustré "Les Galériens", un poème de Constant Hubert, par une série de plaques non émaillées, en cuivre brut.
Ces illustrations, comme les mots du poète, forment sans doute la quintessence de sa vision du monde et de la place de
l’homme dans celui-ci.

Les galériens

Les yeux des personnages de Barriot sont toujours exorbités. Inquiets, fixes ou fuyants, ils sont les premiers à capter, à attirer irrésistiblement les nôtres. Hantés par la vrille vertigineuse de leurs réflexions vitrifiées, ils magnétisent inéluctablement notre propre regard, comme des questions sans réponses.
Il en est un surtout qui résume toutes les interrogations et les douleurs humaines. C’est "Oedipe" (0,70m x 0,60m) dont les yeux sont crevés et qui, la bouche tordue par d’indicibles souffrances, semble articuler une plainte muette. Dans ses orbites vides, dans les milliers de sillons et de hachures longuement burinés, l’émail "rouge de cuivre", lors des cuissons successives, a coulé en micro-fleuves de feu.

Oedipe

Car c’est bien de feu qu’il s’agit en tout premier plan dans les réalisations de Robert Barriot qui tirent leur complexité des flammes. De toutes les formes de feu, celui qui brûle et détruit et celui qui réchauffe, le feu qui couve doucement dans l’âtre du foyer et celui, incontrôlable, qui embrase les passions.
Derrière la figuration, presque sous la surface, c’est encore le feu qui donne vie à la matière, une interminable coulée volcanique qui allume le cuivre, se perd en irridescence, explose en bouquets ou crépite en millions d’étincelles.
Ce feu c’est la vie et l’âme des personnages de Barriot. C’est ce même feu qui l’a consumé tout au long de cinquante ans de création, cinquante ans d’une vie entièrement consacrée à l’art.

Robert Barriot est mort en 1970, pauvre
Il n’a jamais voulu vendre ses émaux.
Même dans le besoin, il ne pouvait se résoudre à s’en séparer pour les prix dérisoires qu’on lui en proposait.
Jamais il ne s’est mêlé d’intrigues artistico-commerciales ou de mondanités.

Les livres d’histoire de l’art ne l’ont pas non plus reconnu. Il s’en moque certainement, car si c’était un homme de lettres, ce n’était pas un homme d’encyclopédies. Si cette injustice est un jour réparée, il sera temps alors pour les critiques d’analyser son oeuvre. Nul doute que la controverse sera alors au rendez-vous. Artisan ou artiste ? Majeur ou mineur ? Médiéval ou moderne ?

Certains voudront s’extasier sur la technique, d’autres sur l’expression. L’oeuvre est si complexe qu’elle appelle au débat. Il faudra chercher, questionner, essayer de comprendre. Robert Barriot n’est plus là pour nous éclairer, la lumière des émaux nous aidera peut-être.

Aujourd’hui le trésor que constituent ses oeuvres (plus de 200 pièces) dort dans la maison familiale. Sur les murs, les immenses plaques de cuivre ont au bord des lèvres une dernière supplique : qu’on leur donne espace et lumière, qu’on les offre au regard, qu’on propose aux artisans et artistes d’aujourd’hui de les contempler, d’être en désaccord, de fouiller, de chercher quelle mystérieuse combustion intérieure a bien pu amener cet homme, égaré des siècles, à transcender la matière pour redonner vie à un art qu’on croyait disparu, en un mot, d’avoir soufflé sur la braise.
Robert Barriot

 
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